RENCONTRE AVEC GICKELLE MPIKA, MAÎTRE DE CONFÉRENCES AGRÉGÉE
Figure de la médecine
congolaise, la MCA Gickelle MPIKA incarne la rigueur, la résilience et
l’excellence scientifique. Enseignante-chercheuse à l’Université Marien-Ngouabi
et Présidente du Conseil Départemental l’Ordre des Médecins de Brazzaville au
Congo, elle conjugue formation, recherche et engagement éthique. À travers cet
entretien accordé au Magazine Le Metropolis Santé+, elle partage sa vision de
la formation médicale, les défis du dépistage des cancers et l’importance d’une
pratique fondée sur la responsabilité, l’équité et la persévérance.
LE MÉTROPOLIS SANTÉ+ : Votre parcours académique,
jusqu’à votre agrégation, témoigne d’une grande rigueur scientifique. Quels ont
été, selon vous, les principaux défis et leviers de réussite dans votre
carrière universitaire ?
MCA Gickelle MPIKA : Les principaux défis ont été avant tout liés à la
discipline et à la capacité de garder les yeux fixés sur les objectifs, malgré
un environnement parfois difficile. Il a fallu concilier exigences académiques,
contraintes institutionnelles et engagements personnels, ce qui n’a pas
toujours été simple.
Les leviers de réussite ont résidé principalement dans
la résilience. C’est cette force intérieure qui permet de rester concentrée sur
l’essentiel, de surmonter les obstacles et de prioriser naturellement
l’atteinte des objectifs professionnels, sans jamais renoncer à l’excellence.
Comment parvenez-vous à concilier vos responsabilités
d’enseignante-chercheuse, de clinicienne et de dirigeante d’institutions
médicales, tout en continuant à inspirer les jeunes médecins et étudiantes en
médecine ?
Tout repose sur une organisation personnelle
rigoureuse et une véritable discipline de vie. Il est essentiel d’apprendre à
structurer chaque chapitre de son parcours professionnel — et même de sa vie
personnelle — pour maintenir un équilibre harmonieux. De façon assez naturelle,
j’ai toujours exercé plusieurs activités en parallèle : l’enseignement, la
pratique clinique et les fonctions administratives. Cette polyvalence est
rendue possible grâce au soutien de collaborateurs compétents et bien formés,
dont l’engagement facilite grandement la réalisation des tâches quotidiennes.
Cela permet d’accomplir le travail avec sérénité, sans épuisement, tout en
préservant la passion pour la médecine. C’est, je crois, cette passion et cette
rigueur tranquille qui inspirent mon entourage et, en particulier, les jeunes
apprenants.
En tant que Maître de conférences agrégée à
l’Université Marien-Ngouabi, comment percevez-vous l’évolution de la formation
médicale au sein de cette institution, notamment face aux nouveaux défis de
santé publique au Congo ?
De réelles avancées sont observables dans la formation
médicale au Congo, et particulièrement à l’Université Marien-Ngouabi. Le
programme de formation s’appuie désormais sur l’approche par compétences, une
méthode qui place l’étudiant au cœur de l’apprentissage et favorise le
développement de savoir-faire concrets. Cette orientation permet aux jeunes
médecins d’être plus performants et immédiatement opérationnels à la fin de
leurs études.
Par ailleurs, de nouvelles filières ont été
introduites au sein de la Faculté des Sciences de la Santé, et plusieurs
promotions sont déjà sorties et en exercice. Cette diversification de l’offre
académique contribue directement à renforcer la qualité du système de santé
congolais, en répondant mieux aux besoins actuels de la population et aux défis
de santé publique.
Quels efforts l’Université Marien-Ngouabi
déploie-t-elle aujourd’hui pour renforcer la recherche médicale et encourager
la relève féminine dans le corps enseignant et scientifique ?
L’Université Marien-Ngouabi s’engage de manière
concrète dans le renforcement de la recherche médicale, notamment à travers des
programmes de soutien aux chercheurs, le renforcement des capacités
scientifiques et la mise à disposition de ressources documentaires et
logistiques favorisant la production de travaux de qualité. Ces initiatives
visent à stimuler une culture de recherche dynamique et durable au sein de la
Faculté des Sciences de la Santé.
Concernant la promotion de la relève féminine, les
efforts sont constants et transversaux. Les femmes sont encouragées à
s’impliquer pleinement dans les activités d’enseignement, de recherche et de
gestion académique. Le respect et la valorisation du genre féminin sont devenus
des priorités institutionnelles, avec une volonté affirmée de voir davantage de
femmes accéder aux postes de responsabilité scientifique et universitaire.
Après un mois d’Octobre Rose dédié à la lutte contre le cancer du sein,
comment sensibiliser durablement les populations — femmes et hommes — à la
prévention des cancers dans un contexte africain encore marqué par le retard de
dépistage ?
La sensibilisation doit être un exercice quotidien et continu. Elle ne doit
pas se limiter aux campagnes ponctuelles, mais s’intégrer à toutes les
occasions, notamment lors des consultations médicales, activités communautaires
ou émissions de santé publique. Tous les canaux médiatiques : radio,
télévision, presse écrite, réseaux sociaux doivent être mobilisés pour toucher
l’ensemble des couches sociales, y compris les plus vulnérables.
La répétition des messages est essentielle, car elle permet de briser les
tabous et de déconstruire les croyances fondées sur le surnaturel, encore très
présentes dans nos sociétés. En rendant les informations sur la prévention et
le dépistage permanentes et accessibles, on favorise une véritable culture de
la santé, fondée sur la connaissance et la responsabilité individuelle.
Quels sont les facteurs de risque connus pour le cancer du col de
l’utérus ? Le dépistage est-il suffisamment développé au Congo ? Quels examens
sont recommandés pour les femmes à risque ?
Les principaux facteurs de risque du cancer du col de l’utérus
sont bien identifiés. Ils incluent notamment les rapports sexuels précoces,
l’immunodépression, les infections sexuellement transmissibles, ainsi que la
consommation de tabac. Cependant, il est important de rappeler que ce cancer
est avant tout viro-induit, c’est-à-dire causé par le virus du papillome humain
(HPV). La prévention repose donc sur la sensibilisation et le dépistage
régulier. Au Congo, les efforts se poursuivent pour renforcer ces pratiques,
mais il reste encore des progrès à accomplir afin de les rendre plus
accessibles sur l’ensemble du territoire.
Les examens recommandés comprennent le test HPV et le frottis
cervico-utérin, qui demeurent les outils de référence. Dans notre contexte, où
les ressources sont parfois limitées, l’inspection visuelle à l’acide acétique
et au Lugol (IVA/IVL) constitue une alternative efficace et abordable. En cas
d’anomalie détectée, une colposcopie est indiquée, suivie, si nécessaire, d’une
biopsie pour analyse histologique, seule capable de confirmer le diagnostic.
Le mois de Novembre Bleu met en lumière les cancers masculins, notamment
celui de la prostate. Quels messages souhaitez-vous adresser aux hommes
congolais sur l’importance du dépistage précoce et de la consultation médicale
régulière ?
Le dépistage précoce joue un rôle essentiel dans la prévention et la prise
en charge efficace du cancer de la prostate. Il permet de détecter la maladie à
un stade où les chances de guérison sont optimales. J’encourage donc vivement
les hommes congolais à consulter régulièrement leur médecin généraliste, ou,
idéalement, un urologue.
Lors de cette consultation, deux examens complémentaires sont recommandés :
le toucher rectal et le dosage plasmatique du PSA (antigène prostatique
spécifique). Ces examens, simples et accessibles, constituent la base du
dépistage.
Il est conseillé de réaliser ce contrôle une fois par an à partir de 45 ans
chez les hommes présentant des antécédents familiaux de cancer de la prostate,
et à partir de 50 ans pour le reste de la population masculine. Une
participation active, qu’elle soit individuelle ou collective, reste la
meilleure stratégie pour réduire la mortalité liée aux cancers masculins et
promouvoir une véritable culture du dépistage au Congo.
Comment
encourager les femmes à parler de leur santé gynécologique et à ne pas attendre
l’apparition des symptômes ? Selon vous, quel rôle peuvent jouer les
associations, fondations et leaders féminins dans la lutte contre les cancers
gynécologiques ?
Il est
indispensable de briser le tabou culturel qui entoure encore la santé
gynécologique dans nos sociétés. Trop souvent, les femmes hésitent à parler des
anomalies qu’elles observent sur leurs organes intimes, par pudeur ou par
crainte du jugement. Or, le silence retarde le diagnostic et compromet les
chances de guérison. Il faut donc encourager un dialogue ouvert, sans honte ni
peur, autour de ces questions de santé.
Dans cette
dynamique, les associations, fondations et leaders féminins ont un rôle crucial
à jouer. Ils peuvent exhorter les femmes à s’exprimer, à consulter dès les
premiers signes d’alerte, et à participer activement aux campagnes de
sensibilisation. Leur action permet aussi de favoriser la prise en charge
précoce et d’accompagner les patientes dans leur parcours de soins. En
soutenant ces initiatives communautaires et éducatives, nous pouvons
considérablement réduire le nombre de diagnostics tardifs et sauver davantage
de vies.
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