PROFESSEUR AGREGE FRANCK-HARDAIN OKEMBAOKOMBI, COORDONNATEUR DU PROGRAMME NATIONAL DE LUTTE CONTRE LA TUBERCULOSE (PNLT).
La tuberculose demeure l'une des
maladies infectieuses les plus meurtrières au monde et continue de représenter
un défi majeur de santé publique en République du Congo. Si des progrès
importants ont été accomplis ces dernières années grâce au renforcement du
dépistage, à l'amélioration des traitements et au soutien de partenaires tels
que le Fonds mondial, de nombreux défis subsistent, notamment la détection des
cas manquants, la lutte contre les formes pharmaco résistantes et la prise en
charge des populations les plus vulnérables.
Dans cet entretien accordé au
magazine Le Metropolis, le Professeur agrégé Franck-Hardain OKEMBA-OKOMBI, Coordonnateur
du Programme national de lutte contre la tuberculose (PNLT), dresse le bilan
des avancées réalisées, présente les priorités du programme dans le cadre de la
deuxième phase de la stratégie mondiale End TB (2026-2035) et lance un appel à
une mobilisation collective pour faire reculer durablement cette maladie au
Congo.
Par Jérôme BATUNGASSANA
LE METROPOLIS : Professeur, quel est aujourd'hui l'état de la tuberculose
en République du Congo et quels sont les principaux défis auxquels le PNLT est
confronté ?
PROFESSEUR AGREGE FRANCK-HARDAIN OKEMBAOKOMBI : La
tuberculose demeure un problème majeur de santé publique en République du
Congo. Grâce aux efforts conjoints du Gouvernement, du ministère de la Santé et
de la Population ainsi que de nos partenaires, notamment le Fonds mondial dont
le PNUD est le bénéficiaire principal, des progrès significatifs ont été
enregistrés.
La République du Congo dispose aujourd'hui de bases plus solides pour
atteindre les objectifs de la stratégie End TB.
Entre 2016 et 2025, l'incidence est passée de 379 à 302 cas pour 100
000 habitants, ce qui traduit une évolution encourageante.
Toutefois, la transmission de la maladie reste active et plusieurs
défis persistent. Nous observons une amélioration de la notification des cas,
même si un nombre important de personnes atteintes échappe encore au système de
santé. Les formes pulmonaires bactériologique ment confirmées demeurent les
principales sources de contamination dans la communauté. La co-infection
tuberculose-VIH reste fréquente, malgré une meilleure intégration des services
de prise en charge.
Sur le plan diagnostique, l'introduction du test moléculaire Xpert
MTB/RIF comme examen de première intention et le renforcement progressif du
réseau de laboratoires constituent des avancées majeures. Les résultats
thérapeutiques sont également en progression et se rapprochent désormais des
performances observées dans la sous-région.
Cependant, plusieurs défis demeurent : le dépistage reste
insuffisant avec plus de 30% de cas estimés non détectés, l'accès au diagnostic
de qualité est encore limité dans certaines zones, la prise en charge de la
tuberculose pharmaco résistante nécessite davantage de moyens techniques et
financiers, la mortalité chez les patients coinfectésTB-VIH reste élevée, tandis
que la digitalisation du système de surveillance et la formation continue des
professionnels de santé doivent être renforcées. Enfin, le financement du
programme demeure largement dépendant des partenaires extérieurs.
Le PNLT a récemment révisé plusieurs guides nationaux de prise
en charge. Quelles sont les principales innovations introduites et quels
bénéfices les patients peuvent-ils en attendre ?
Cette révision visait avant tout à aligner notre stratégie
nationale sur les recommandations les plus récentes de l'Organisation mondiale
de la Santé. Les nouveaux référentiels mettent l'accent sur un diagnostic plus
rapide grâce à l'extension du test Xpert MTB/RIF, une meilleure prise en charge
des formes pharmaco résistantes avec l'introduction progressive de nouvelles
molécules et de traitements plus courts, ainsi qu'une approche davantage centrée
sur le patient. Nous avons également renforcé la recherche active des cas, l'investigation
systématique des personnes contacts, la lutte contre la stigmatisation et la
protection des droits des patients. Les outils de suivi évaluation ont
également été modernisés afin d'améliorer la qualité des données et le pilotage
du programme. Pour les patients, ces innovations devraient se traduire par un diagnostic
plus précoce, des traitements mieux tolérés, une augmentation du taux de guérison,
une réduction de la mortalité et une diminution de la transmission de la
maladie au sein des familles et des communautés.
La stratégie End TB est entrée en 2026 dans sa deuxième phase. Quel
bilan tirez-vous de la première période 2015-2025 et quelles sont les priorités
du PNLT à l'horizon 2035 ?
La revue de notre Plan stratégique national montre que la
République du Congo a réalisé des progrès importants entre 2015 et 2025. Ces performances
ont été reconnues par nos partenaires techniques et financiers, notamment l'OMS
et le Fonds mondial. Même si tous les jalons fixés par l'OMS n'ont pas été
atteints, le pays dispose aujourd'hui d'un système de lutte contre la
tuberculose beaucoup plus solide qu'en 2015. Pour atteindre les objectifs de
2035, nos priorités sont clairement définies : intensifier le dépistage
précoce, renforcer la prévention auprès des populations vulnérables, faciliter
l'accès à des traitements plus courts et plus efficaces, poursuivre le
renforcement des laboratoires et du système de transport des échantillons,
réduire les coûts supportés par les ménages grâce à la gratuité effective des soins,
tout en développant davantage la recherche opérationnelle et l'innovation.
Notre ambition est de tirer pleinement profit des nouvelles
technologies diagnostiques, des futurs vaccins et des nouveaux traitements afin
d'accélérer la réduction de l'incidence de la tuberculose.
Quel bilan faites-vous du partenariat avec le Fonds mondial dans
la lutte contre la tuberculose ?
Depuis plus de vingt ans, le Fonds mondial est un partenaire stratégique
du Programme national de lutte contre la tuberculose.
Son appui a permis de moderniser les infrastructures, de renforcer
les capacités diagnostiques grâce au déploiement des plateformes GeneXpert,
d'opérationnaliser le laboratoire P3 du Laboratoire national de référence des
mycobactéries, d'améliorer l'approvisionnement en médicaments antituberculeux
et de renforcer la prise en charge des formes pharmaco résistantes. Le
partenariat a également favorisé le développement des activités communautaires,
la recherche active des cas, l'investigation des contacts, le suivi des
patients ainsi que l'intégration des services de lutte contre la tuberculose et
le VIH.
Grâce à ces investissements, la détection des cas s'est améliorée,
les taux de succès thérapeutique ont progressé et la gouvernance du programme
s'est renforcée. Le principal défi consiste désormais à pérenniser ces acquis.
La dépendance vis-à-vis des financements extérieurs reste importante. Il sera
donc indispensable d'accroître progressivement la contribution de l'État afin
de garantir la durabilité des actions engagées.
La tuberculose pharmaco résistante constitue une menace croissante.
Quelle est la situation au Congo ?
La situation demeure sous contrôle, mais exige une vigilance permanente.
Les formes sensibles restent largement majoritaires.
Toutefois, des cas de tuberculose pharmaco résistante sont régulièrement
diagnostiqués, principalement chez les patients déjà traités ou en échec
thérapeutique. Le renforcement des capacités diagnostiques permet aujourd'hui
un diagnostic beaucoup plus précoce. Le pays dispose désormais de 46 appareils
GeneXpert, dont 36 sont opérationnels, ainsi que des tests Xpert MTB/XDR,
capables de détecter rapidement les résistances aux principaux médicaments.
La prise en charge a également été décentralisée dans plusieurs départements
afin de rapprocher les soins des populations. Le PNLT applique désormais les
recommandations les plus récentes de l'OMS
avec des traitements entièrement oraux, plus courts et plus
efficaces, intégrant notamment la bédaquiline lorsque cela est indiqué. Audelà du
traitement, nous accordons une importance particulière au suivi médical,
biologique, psychologique et social des patients afin d'améliorer l'observance
thérapeutique et de prévenir l'apparition de nouvelles résistances.
Comment protégez-vous les populations les plus vulnérables, notamment
les enfants, les adolescents et les personnes vivant avec le VIH ?
Les enfants représentent près de 10 % des cas notifiés, mais leur dépistage
reste insuffisant.
Le programme a introduit un nouvel algorithme diagnostique
utilisant notamment les prélèvements de selles pour les jeunes enfants,
renforcé la formation des pédiatres, développé la recherche active des cas contacts
et généralisé le traitement préventif chez les enfants exposés. Concernant les
personnes vivant avec le VIH, notre priorité est le dépistage systématique de
la tuberculose à chaque consultation, l'intégration des services TB-VIH dans les
mêmes structures de soins, l'initiation rapide des traitements antirétroviraux ainsi
que le développement du suivi communautaire. Cette approche intégrée permet d'améliorer
considérablement la prise en charge des patients co-infectés.
Quel rôle les communautés, les médias et la société civile
doivent-ils jouer dans cette lutte ?
Ils occupent une place absolument essentielle. Les acteurs
communautaires sont les premiers relais entre le système de santé et les
populations. Ils sensibilisent, orientent les personnes présentant des symptômes,
accompagnent les malades pendant leur traitement et contribuent à réduire la
stigmatisation. Les médias ont également une responsabilité majeure. En diffusant
une information fiable et accessible, ils favorisent le dépistage précoce,
combattent les idées reçues et encouragent les comportements favorables à la
prévention. La lutte contre la tuberculose ne peut réussir sans une forte
mobilisation communautaire.
Pour conclure, quelles sont les priorités du PNLT pour les
prochaines années et quel message souhaitez-vous adresser aux Congolais ?
Nos priorités sont claires : intensifier le dépistage, étendre le
réseau GeneXpert, renforcer la recherche des personnes contacts, améliorer la
prise en charge de la tuberculose pharmaco résistante, intégrer davantage les services TBVIH, développer les
approches communautaires, moderniser notre système de surveillance et accroître
le financement national afin de réduire notre dépendance vis-à-vis des partenaires
extérieurs.
J'aimerais rappeler à tous les Congolais que la tuberculose se
guérit lorsqu'elle est diagnostiquée et traitée à temps. Toute personne qui présente
une toux persistante pendant plus de deux semaines, accompagnée ou non de
fièvre, d'amaigrissement ou de sueurs nocturnes, doit consulter rapidement un
centre de santé. Le diagnostic et le traitement de la tuberculose sont gratuits
dans notre pays. La lutte contre cette maladie est une responsabilité
collective.
Ensemble, en associant les autorités sanitaires, les professionnels
de santé, les partenaires techniques, les médias, les organisations communautaires
et les citoyens, nous pouvons atteindre l'objectif fixé par la stratégie End TB
: faire de la tuberculose une maladie qui ne constitue plus une menace pour la
santé publique.
A PROPOS DU
LABORATOIRE NATIONAL DE REFERENCE DES MYCOBACTERIES (LNRM)
Le laboratoire, pilier de la stratégie
« End TB »
Dans le cadre de la
stratégie mondiale « End TB », qui place le diagnostic précoce, la détection
des formes résistantes et l'innovation technologique au cœur de la lutte contre
la tuberculose, le Laboratoire national de référence des mycobactéries (LNRM)
occupe une place stratégique en République du Congo. Placé sous la tutelle du
Programme national de lutte contre la tuberculose (PNLT), il constitue la
pierre angulaire du diagnostic biologique et de la surveillance épidémiologique
de cette maladie.
Le LNRM assure la détection
de la tuberculose à partir d'un large éventail d'échantillons biologiques,
notamment les crachats, les selles, le liquide céphalo-rachidien (LCR), les
liquides pleuraux, les prélèvements ganglionnaires et d'autres spécimens
cliniques. Il réalise les examens de référence reposant sur la culture et
l'identification des mycobactéries, ainsi que les tests de sensibilité
phénotypiques et génotypiques aux antituberculeux de première et de deuxième
ligne. Ces techniques de pointe permettent de diagnostiquer rapidement les
formes pharmaco résistantes et d'orienter les cliniciens vers les traitements
les plus adaptés.
L'introduction progressive
des technologies de biologie moléculaire, capables de détecter en quelques
heures la présence du bacille tuberculeux et d'identifier les principales
résistances médicamenteuses, a profondément transformé la prise en charge des
patients. En sa qualité de laboratoire de référence, le LNRM veille à la validation
de ces nouvelles méthodes diagnostiques, à la formation continue des personnels
de laboratoire et au contrôle permanent de leur qualité. Au-delà de ses missions
diagnostiques, le laboratoire coordonne le système national de transport des
échantillons biologiques, pilote la mise en œuvre de la démarche qualité dans
l'ensemble du réseau des laboratoires de tuberculose, organise les activités
d'évaluation externe de la qualité (EEQ) et assure la surveillance de
l'évolution des résistances aux médicaments antituberculeux. Il joue également
un rôle central dans la coordination technique, la supervision et le
renforcement des capacités du réseau national des laboratoires, tout en
apportant au Ministère de la Santé et de la Population un appui scientifique et
stratégique indispensable à la prise de décision. Grâce à cette expertise, le
LNRM contribue non seulement à améliorer la rapidité et la fiabilité du
diagnostic, mais aussi à optimiser la prise en charge thérapeutique, à limiter
la transmission de la maladie et à fournir aux autorités sanitaires des données
essentielles pour orienter les politiques publiques. À l'heure où la République
du Congo s'engage pleinement dans la seconde phase de la stratégie mondiale «
End TB » (2026-2035), le laboratoire apparaît plus que jamais comme un maillon essentiel
de la réponse nationale contre la tuberculose.
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