LA LUTTE CONTRE LE VIH ET LES MALADIES INFECTIEUSES APPARTIENT-ELLE AU PASSE ?
Panéliste au Paris-Saclay Summit, elle a abordé un sujet qui lui tient à cœur : la lutte contre le VIH et les maladies infectieuses, appartient-elle au passé ? Un vrai sujet d’actualité. Dans les lignes qui suivent, cette Congolaise, bardée des diplômes et qui décortique les virus, les bactéries et surtout les parasites pour mieux les combattre. Francine Ntoumi est interrogée par Fabrice Dupreuilh, Rédacteur en chef adjoint au Magazine Le Point. Texte commenté par Jérôme Batungassana.
FABRICE DUPREUILH : Quelles sont, de nos jours, les maladies infectieuses les plus répandues dans le monde et les plus préoccupantes ?
FRANCINE NTOUMI : Les maladies infectieuses les plus prédominantes dans le monde sont, sans surprise, le paludisme, le VIH/SIDA et la tuberculose. Le VIH/SIDA fait aujourd’hui 40 millions de personnes infectées dans le monde et 630.000 personnes sont mortes de maladie liée au VIH/Sida ; le paludisme : 268 millions de cas dans le monde ont été touchés de cette maladie et a fait 638.000 morts. 94 % des cas de paludisme en 2024, se sont déclarés dans les zones tropicales d’Afrique. Et pour la tuberculose, le nombre de personnes vivant avec la maladie est de 10,8 millions et 1.3 million de décès. Ce sont donc les maladies qui tuent le plus sur la planète.
En septembre 2021, le Directeur exécutif du Fonds mondial avait déclaré que le Covid-19 avait eu « un impact dévastateur » sur la lutte contre le VIH/Sida, le paludisme et la tuberculose. Diriez-vous que le Covid-19 a effectivement ralenti le travail qui a été fait et qui devrait être fait sur les trois maladies ?
La Covid-19 a eu un impact négatif significatif sur les trois maladies. La Covid-19 a gravement perturbé l’accès aux systèmes de santé, aux tests de dépistage/diagnostic et aux traitements dans de nombreux pays. L’approvisionnement en réactifs dans les centres de santé était difficile, car beaucoup de réactifs sont importés, et bien entendu, l’accès difficile aux antirétroviraux, aux antituberculeux et antipaludiques du fait des déplacements locaux eux aussi restreints. Nous avons donc vu dans la lutte contre ces trois maladies, une certaine réduction dans son impact dans tous les pays du monde en général, et beaucoup plus en Afrique, en particulier.
Le travail qui a été fait pour la Covid-19 a-t-il pu aider dans un sens positif dans le domaine de la recherche sur les autres maladies ?
Absolument. Je souris parce qu’en 2020, lorsque j’ai vu tous les financements qui étaient disponibles dans la recherche sur la Covid-19 et je n’avais jamais vu une telle mobilisation dans ma carrière, j’ai eu un coup de blues. J’ai alors écrit un article provocateur dans la Revue prestigieuse revue « Nature » intitulé : « Et si les maladies tropicales bénéficiaient d’autant d’attention que la COVID ? ». Mais quelles sont les retombées de la recherche sur la Covid-19 ? Les vaccins mRNA ont permis de faire une avancée non seulement pour la Covid-19, mais aussi pour les autres maladies telles que le paludisme où il y a une piste de vaccin mRNA. Les financements pour améliorer les plateaux techniques dans le cadre du travail sur la COVID ont servi pour la tuberculose, et autres maladies par exemple pour le séquençage des pathogènes. J’oubliais le bénéfice et la multiplication des échanges scientifiques grâce à des plateformes virtuelles (Zoom, Skype, Teams, …). La recherche avait été boostée à un niveau inédit.
Avez-vous tiré des leçons sur ce travail qui a déjà été fait ?
Comme je viens de le dire, pendant la COVID, les scientifiques ne se sont jamais autant parlé. Nous n’avons jamais autant partagé nos savoirs sans aucune restriction, sans aucune frontière. Et pour moi, c’était une très grande leçon : le partage des connaissances et surtout la mise en commun des données. Efficace.
A la question de savoir : la lutte contre le VIH/SIDA et les maladies infectieuses, appartient-elle au passé ? Nous imaginons que la réponse est certes, non. Nous savons qu’aujourd’hui de nombreux progrès ont été réalisés ces dernières années notamment dans le domaine de la lutte contre ces maladies surtout pour le VIH/SIDA. Avez-vous aujourd’hui un message qui soit optimiste et positif sur ces maladies ?
La science progresse. Grâce à de nombreux essais cliniques conduits aussi en Afrique, la compréhension de ces trois maladies infectieuses est beaucoup plus importante aujourd’hui et permet d’imaginer des solutions ou interventions ciblées et originales. Par exemple, pour le VIH/SIDA dans la PrEP (Prophylaxie pré-exposition), à savoir la prévention à l’exposition face au VIH, des avancées comme le traitement injectable (deux fois par an), mais avec une protection de 100 % est un outil formidable. Mais pour le moment, ce traitement préventif est encore trop cher. Nous espérons que des génériques seront disponibles dans un temps rapproché afin que nos populations puissent en bénéficier. Là, c’est un bon exemple. Et dans le paludisme, il y a aussi des avancées en matière d’insecticides, etc.
En parlant de la PrEP, nous avons l’impression que ces avancées représentent une espèce de danger pour une population qui se dirait finalement qu’elle est aujourd’hui protégée et qu’elle n’a plus besoin de protection pour ces maladies ?
Il est vrai que de nos jours, malheureusement, les médias parlent beaucoup moins du VIH/SIDA. Nous avons l’impression que cette maladie est banalisée. Et les jeunes générations pensent que cette maladie n’est plus un problème. Le dernier rapport de l’ONUSIDA montre que le taux des nouvelles infections augmente. Et donc, il faut renouveler complètement les messages de prévention. Faire comprendre que les préservatifs et PrEPs pour ceux qui sont plus exposés doivent être mis en application.
Le rapport de l’OMS publié fin 2024, montre que l’utilisation des préservatifs chez les jeunes sexuellement actifs a significativement diminué depuis 2014, et les taux de rapports sexuels non protégés sont inquiétants surtout en Europe depuis 10 ans. Ce rapport indique une baisse de l’utilisation des préservatifs entre 2014 et 2022. La proportion d’adolescents sexuellement actifs ayant utilisé un préservatif lors de leur dernier rapport sexuel est passée de 70 à 61 % chez les garçons et de 63 à 57 % chez les filles. Quel est le travail à faire aujourd’hui en termes de prévention ? A qui doit-on s’adresser pour ces campagnes de prévention ? A qui doivent-elles être vraiment ciblées ?
Au Congo, avec 4,5 % de prévalence, les filles et les femmes sont beaucoup plus infectées que les hommes. La tranche d’âge la plus touchée est entre 15 et 25 ans. Nous sommes aujourd’hui à l’ère de l’internet et des réseaux sociaux. Ce sont des outils que les jeunes utilisent couramment. Il faut donc les utiliser pour mieux communiquer. Malheureusement, dans cette lutte, nous sommes restés aux vieux outils qui ne sont plus adaptés. Donc, il faut renouveler les messages et les adapter de façon à mobiliser cette tranche d’âge de façon qu’ils se préservent, car on peut vivre longtemps avec cette infection, qu’est le VIH/SIDA ou encore les autres maladies qui peuvent être prévenues. La prévention vaut la prévention.
Arrêtons-nous un peu sur le paludisme, un domaine dans lequel vous travaillez beaucoup. Pour ceux qui connaissent le mal cette maladie, comment les parasites du paludisme se transmettent-ils ?
Le paludisme est l’une des plus vieilles maladies au monde. Comment se transmet ce parasite ? Par les moustiques. La piqûre de moustiques femelles anophèles infectés est la voie de transmission de la maladie à l'homme.
En fait, l’anophèle femelle pique pour se nourrir. Elle a besoin du sang pour ses œufs. En retour de notre gain de sang, elle nous paye en nous injectant quelques petits parasites, les plasmodies. Ces parasites vont directement dans le foie. Lorsque les parasites sont dans le foie, on n’est pas malade et on ne sait pas que l’on est infecté. Puis, après une multiplication hépatique, les parasites sont libérés dans la circulation sanguine et vont entrer dans les globules rouges où ils vont se multiplier pendant environ deux jours puis les globules rouges éclatent et libèrent des milliers de parasites dans la circulation sanguine. Et le cycle de re-infection des globules rouges se poursuit (entrée-multiplication-éclatement des globules rouges et libération de parasites nouveaux). L’individu infecté a alors les symptômes de la maladie. Les premiers symptômes les plus courants du paludisme sont la fièvre, les maux de tête et les frissons. Ils apparaissent généralement dans les 7 à 10 jours suivant la piqûre d’un moustique infecté.
Le développement de vaccins contre le paludisme peut-il permettre à l’Afrique d’éliminer la maladie d’ici à 2030 ? Que peut-on espérer des deux vaccins préqualifiés par l’OMS ?
Le paludisme représente l'une des plus graves menaces pour la santé à l'échelle mondiale, avec environ 268 millions de cas de paludisme et 638 000 décès liés à cette maladie dans le monde, 95 % en Afrique. Sur ce continent, le paludisme se classe parmi les principales causes de mortalité chez les jeunes enfants, avec un demi-million d'enfants de moins de cinq ans perdant la vie chaque année.
Le vaccin antipaludique RTS, S, également connu sous le nom de Mosquirix et le vaccin R21, deuxième vaccin antipaludique recommandé par l'OMS, ciblent tous les deux le parasite Plasmodium falciparum qui est le parasite le plus mortel. Le fait qu'il existe désormais deux vaccins devrait contribuer de manière intéressante aux progrès dans la lutte contre cette maladie. L'OMS précise : "à ce jour, aucune preuve n'indique qu'un vaccin est plus performant que l'autre. Le choix du produit à utiliser dans un pays devrait se baser sur les caractéristiques programmatiques, la disponibilité des vaccins et leur accessibilité financière."
Même s’il faut célébrer cette avancée majeure, ces deux vaccins ne représentent pas encore la solution « miracle » attendue. A cause de sa faible efficacité sur le long terme, les mères devront continuer à faire dormir leurs enfants sous une moustiquaire imprégnée d’insecticide, de loin l’outil le plus efficace à ce jour. Ces vaccins viennent donc s’ajouter à l’arsenal de la lutte aux côtés de la moustiquaire imprégnée, des insecticides, des tests de diagnostic rapides et des médicaments.
Quant à son déploiement en Afrique, il est en cours progressivement.
Le second mandat de Donald Trump à la présidence des États-Unis ouvre une période de bouleversements des relations internationales qui a peu de précédents. La santé mondiale est l’un des domaines qui ont déjà commencé à souffrir terriblement de la nouvelle politique américaine. Les décisions prises vis-à-vis de l’agence américaine pour le développement international (USAID) et de l’OMS ne sont qu’un des aspects du drame qui s’annonce pour des millions de personnes dans le monde. Le pays finance l’institution avec au moins 20 % de son budget, sans oublier la décision de suspendre temporairement le financement du PEPFAR (Plan d’urgence présidentiel de lutte contre le SIDA). Ces perturbations coûteront des vies et réduiront à néant des années de progrès dans la lutte contre le virus du SIDA. En termes de financement, y a-t-il aujourd’hui des vraies raisons de s’inquiéter pour cet état de fait ?
Cette question est très intéressante. J’ai lu récemment un article dans Nature d’un chercheur sud-africain qui disait que les coupes dans le budget américain est une opportunité pour revoir et réimaginer la santé globale. Je partage complètement son avis et sa réflexion. Pourquoi ? Je considère que c’est une opportunité pour les pays qui recevaient ces aides, dont de nombreux pays en Afrique pour revoir leurs priorités en matière de financement de la santé. Mais était-il prévu que les USA nous soutiennent de manière permanente ? Je pense bien que non. En Afrique, une expression qui dit que la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Donc quand on donne, c’est pour un temps et on doit en être conscient.
En tant que scientifique africaine, je travaille essentiellement avec des financements de source en dehors du continent (extra-muraux) parce que malheureusement, nos pays n’apportent pas les budgets nécessaires pour conduire une recherche nécessaire et adaptée pour les pays. Je le déplore, mais mon métier, ma passion, c’est d’être scientifique, je suis contente de bénéficier de subventions internationales. Mais je serais beaucoup plus heureuse si je pouvais avoir ces subventions de mon pays ou des gouvernements africains. Il est vraiment temps que nous prenions en charge nos problèmes de santé.
Parmi les défis prioritaires, se trouve la production des médicaments sur le continent ? Je sais que c’est un sujet qui vous tient à cœur…
Effectivement, la pandémie de COVID-19 nous a porté beaucoup d’enseignements. Les pays ont montré que la solidarité avait des limites, et les pays ont dû compter sur leurs propres ressources humaines et matérielles pour répondre aux besoins des populations. Lorsque 98 % de vos besoins sont importés, les frontières fermées vous laissent un goût amer. Celui du condamné.
Il est nécessaire de développer l’industrie pharmaceutique sur le continent pour pouvoir produire des produits pharmaceutiques et de diagnostic à coût abordable et faciliter l’accès à ces produits.
Un mot à l’endroit des jeunes qui voudraient suivre vos pas, Professeure …
Aux jeunes en général, nous sommes dans une période de grande transformation économique, financière, culturelle, participez à cette transformation en vous formant.
Aux femmes, soyez ambitieuses quelles que soient les disciplines dans lesquelles vous œuvrez. Faites en sorte que le ciel, soit la limite de vos ambitions.
Sur votre page Facebook, vous avez un jour écrit : « Ne vous mettez pas de limites. Vous pouvez tout accomplir, il suffit de le vouloir ». A qui lancez-vous cet appel ? Et ça sera le mot de la fin…
A tous les jeunes, sans distinction de sexe ou de race, le rêve est le premier pas vers la réussite.
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